Michel Rocard approuve les monnaies locales
Préface du livre « Monnaies régionales » de Bernard Lietaer et Margrit Kennedy
Par Michel Rocard
La crise financière qui s’est déchaînée sur le monde en 2008 est d’une échelle et d’une complexité sans précédent. La récession qui s’annonce promet d’être longue, dure, la plus difficile depuis les années 1930. À l’époque, nous avons assez mal géré la situation économique et ses retombées socio-politiques. Cela a entraîné une vague de fascisme couronnée par la Seconde Guerre mondiale. Il est impératif de faire mieux. Ce petit livre dévoile une stratégie peu orthodoxe peut-être, mais pragmatique et capable d’engendrer une mutation systémique salutaire. Or, il nous faudra précisément des idées systémiques et nouvelles pour affronter cette crise et ses conséquences, même si elles ne sont pas orthodoxes, car après tout c’est l’orthodoxie qui nous a plongés dans les difficultés actuelles…
Le titre du premier chapitre du livre de Bernard Lietaer et Margrit Kennedy « Une Europe des régions » n’a rien de si inquiétant. Il relève même d’une pensée largement partagée par une majorité de nos concitoyens. Car l’Europe est bien mal en point ces derniers temps et l’idée de rechercher dans la dimension ou les structures régionales les moyens d’un renforcement paraît sympathique à beaucoup. Mais la thèse, développée dans ce livre par Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, encourageant l’introduction de monnaies régionales comme compléments nécessaires à l’euro peut au premier abord sembler étrange voire provocante.
L’euro est une monnaie. Comment une monnaie peut-elle avoir besoin de compléments ? Où a-t-on vu des monnaies cohabiter et servir alternativement aux échanges, au gré du porteur ? Au contraire, notre dernier souvenir, commun à plus de 300 millions d’européens, reste une belle nuit du jour de l’an où tous les francs, les marks ou les lires que nous avions dans nos poches ont vu leur valeur réduite à zéro, pendant que de nouvelles coupures se sont trouvées, par une décision qui confinait au miracle, porteuses d’une valeur symbolique. Cette valeur, calculée quelques mois plus tôt dans un rapport à chacune de nos monnaies précédentes, atteignait la cinquième décimale et dans le cas de notre franc multiséculaire s’illustrait par le nombre 6,55957 ! Un tel degré de précision était gage de sérieux. Quant à la mise en scène de cette méga opération, elle laissait clairement entendre qu’il n’était pas concevable que les deux monnaies coexistent durablement. Au-delà de ces souvenirs pratiques, on peut penser que de manière générale, un pays digne de ce nom a une monnaie qui se tient, et en tous cas, qu’il n’en a qu’une. Cette monnaie est au demeurant une composante majeure de l’identité du pays en cause. C’est évident pour le dollar mais aussi pour le mark. Il faut, à ce titre, souligner l’audace et l’importance du choix allemand de renoncer au mark pour se rallier à une création radicalement nouvelle : l’euro.
Quel esprit original, sinon marginal, peut proposer de s’éloigner d’un système aussi simple et aussi évident ? Surprise : bien loin de s’illustrer comme singulier, Bernard Lietaer est un universitaire classique, professeur en finance internationale en Europe et aux Etats-Unis. Il a fait carrière à la banque centrale de Belgique, où il a été notamment responsable de la conception et de la mise en œuvre de l’ECU, le système de convergence qui a abouti à l’euro. Technocrate de la banque, il fut formé dans un des moules les plus traditionnels du système, celui des banques centrales.
Le message que Bernard Lietaer et Maigrit Kennedy entendent faire passer aujourd’hui est surprenant d’abord parce que son acceptation suppose une révision drastique de certaines informations que nous prenions pour des connaissances acquises. La longue bataille politique qui a conduit nos pays d’Europe à adopter une monnaie unique émise par une autorité centrale est beaucoup plus le signe d’une volonté centralisatrice, d’un combat pour réduire voire supprimer l’autonomie, et donc le pouvoir ou l’influence des princes, c’est-à-dire des régions, que la traduction d’une modernité ou d’une meilleure efficacité. Beaucoup d’entités politiques ont vécu longtemps avec un système monétaire dual.
Ainsi l’Ancien Régime français, du haut Moyen-Âge aux XVe et XVIe siècles a vu pendant plus de cinq cents ans la monnaie royale centrale, faite le plus souvent de pièces d’or et d’argent, complétée par des monnaies locales et régionales. Celles-ci étaient souvent produites en métaux semi-précieux comme le bronze, le cuivre, le plomb ou le fer. Par exemple, les méreaux, qui étaient utilisés pour beaucoup de paiements courants étaient émis par des villes, des abbayes, des organisations caritatives locales ou par la noblesse provinciale. D’une toute autre manière, la Confédération helvétique a vu naître en 1934 une coopérative désireuse d’intensifier et de faciliter les contacts et les transactions entre petites et moyennes entreprises. Elle a émis une monnaie de compte, le WIR, l’équivalent d’un franc suisse. En soixante-dix ans, le volume annuel des WIR en circulation a atteint 1 700 millions de francs suisses, ce qui est petit mais certainement pas négligeable. Un expert financier américain a démontré que le WIR contribue significativement à la notoire stabilité économique suisse : il survit, sans plus, lorsque l’économie helvétique est en croissance nette, mais prospère et se développe lorsque l’économie nationale ou globale stagne ou régresse ce qui lui confère une fonction de refuge incontestable. Bref, il renforce spontanément le travail des banques centrales ! Vous découvrirez bien d’autres monnaies de ce type à la lecture de ce livre.
Le pouvoir monétaire prend dans nos économies contemporaines une importance telle qu’il a réussi à imposer une vision politiquement correcte de sa nature et de son histoire. Dans cette vision conventionnelle, la monnaie est un ensemble de signes permettant de procéder à l’échange, ayant une définition unique pour un territoire donné et portant signature de l’autorité centrale de ce territoire. Cette monnaie est considérée comme neutre, c’est-à-dire sans influence sur la nature et la valeur des échanges qu’elle permet. Pour l’essentiel tout cela est faux ! Les systèmes monétaires multiples, ou au moins duaux, semblent avoir été au cours de l’histoire au moins aussi fréquents que les systèmes à monnaie unique. Toute monnaie est en constante variation. Lorsque des systèmes d’unités monétaires différents cohabitent, ils servent d’instruments à des échanges de produits ou de services variés et ne remplissent absolument pas dans les mêmes conditions les fonctions de monnaie de compte et encore moins celles de réserve de valeur.
Mais ici, l’essentiel est bien de percevoir que toute référence monétaire a des vertus propres, et qu’en les mettant en évidence au lieu de les oublier, on peut les valoriser et ainsi les dynamiser. Il y a déjà, en ce début de XXIe siècle, une expérience très connue qui permet de percer ces mystères monétaires oubliés et qui m’autorise à vous interpeller, c’est le système des « miles » de fidélité accordés par les compagnies aériennes à leurs voyageurs où chaque client dispose d’une réserve dans laquelle il peut puiser pour convertir ses miles en billet d’avion. Nous sommes indiscutablement en présence d’une monnaie, le fait qu’elle ne recouvre qu’un champ extrêmement spécialisé n’y change rien, même si notre auteur ne s’y intéresse que bien peu. Il reste qu’il y a là aujourd’hui une « réserve » de plusieurs milliers de milliards de kilomètres, dont l’usage se révèle être un énorme dopant pour le transport aérien.
Plus subtils, même s’ils n’ont pas atteint une pareille dimension et il s’en faut de beaucoup, sont les systèmes monétaires dont l’instrument d’échange est une unité de temps : « Je te fournis une heure d’aide en contrepartie de laquelle quelqu’un de notre communauté me fournira une heure d’aide. » Les types de savoirs rares ou en passe d’être oubliés peuvent se trouver revalorisés de cette manière. Or, la remise en circulation de savoirs inattendus se révèle être un moyen utile de lutter contre le sous-emploi.
Bref le message de Bernard Lietaer est surprenant mais simple et clair. Le champ mondial de nos grandes monnaies contemporaines les conduit à cesser de valoriser des ressources ou des savoirs marginalisés par le vaste mouvement de mondialisation qui marque notre époque. Réveiller ces savoirs, revaloriser ces ressources est un moyen puissant d’améliorer le niveau local de l’emploi, d’intensifier le dynamisme européen par la mise en œuvre d’un niveau régional actif, efficace et capable d’initiative. La création de monnaies régionales peut être une forte contribution dans ce sens. C’est d’ailleurs parce que les Allemands sont convaincus de ce raisonnement que depuis quelques années, se crée sur le territoire de la République fédérale, plusieurs dizaines de monnaies régionales ou « regios ». L’affaire vaut bien d’être tentée plus largement en Europe.
Michel Rocard
