dimanche, 20 mai 2012 |

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Michel Rocard approuve les monnaies locales

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Préface du livre « Mon­naies régio­nales » de Bernard Lietaer et Margrit Kennedy

Par Michel Rocard

  La crise finan­cière qui s’est déchaînée sur le monde en 2008 est d’une échelle et d’une com­plexité sans pré­cédent. La récession qui s’annonce promet d’être longue, dure, la plus dif­ficile depuis les années 1930. À l’époque, nous avons assez mal géré la situation écono­mique et ses retombées socio-​​politiques. Cela a entraîné une vague de fas­cisme cou­ronnée par la Seconde Guerre mon­diale. Il est impé­ratif de faire mieux. Ce petit livre dévoile une stra­tégie peu orthodoxe peut-​​être, mais prag­ma­tique et capable d’engendrer une mutation sys­té­mique salu­taire. Or, il nous faudra pré­ci­sément des idées sys­té­miques et nou­velles pour affronter cette crise et ses consé­quences, même si elles ne sont pas ortho­doxes, car après tout c’est l’orthodoxie qui nous a plongés dans les dif­fi­cultés actuelles…

Le titre du premier cha­pitre du livre de Bernard Lietaer et Margrit Kennedy « Une Europe des régions » n’a rien de si inquiétant. Il relève même d’une pensée lar­gement par­tagée par une majo­rité de nos conci­toyens. Car l’Europe est bien mal en point ces der­niers temps et l’idée de rechercher dans la dimension ou les struc­tures régio­nales les moyens d’un ren­for­cement paraît sympa­thique à beaucoup. Mais la thèse, déve­loppée dans ce livre par Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, encou­ra­geant l’introduction de mon­naies régio­nales comme com­plé­ments néces­saires à l’euro peut au premier abord sembler étrange voire provocante.

  L’euro est une monnaie. Comment une monnaie peut-​​elle avoir besoin de com­plé­ments ? Où a-​​t-​​on vu des mon­naies coha­biter et servir alter­na­ti­vement aux échanges, au gré du porteur ? Au contraire, notre dernier sou­venir, commun à plus de 300 mil­lions d’européens, reste une belle nuit du jour de l’an où tous les francs, les marks ou les lires que nous avions dans nos poches ont vu leur valeur réduite à zéro, pendant que de nou­velles cou­pures se sont trouvées, par une décision qui confinait au miracle, por­teuses d’une valeur sym­bo­lique. Cette valeur, cal­culée quelques mois plus tôt dans un rapport à chacune de nos mon­naies pré­cé­dentes, attei­gnait la cin­quième décimale et dans le cas de notre franc mul­ti­sé­cu­laire s’illustrait par le nombre 6,55957 ! Un tel degré de pré­cision était gage de sérieux. Quant à la mise en scène de cette méga opé­ration, elle laissait clai­rement entendre qu’il n’était pas conce­vable que les deux mon­naies coexistent dura­blement. Au-​​delà de ces sou­venirs pra­tiques, on peut penser que de manière générale, un pays digne de ce nom a une monnaie qui se tient, et en tous cas, qu’il n’en a qu’une. Cette monnaie est au demeurant une com­po­sante majeure de l’identité du pays en cause. C’est évident pour le dollar mais aussi pour le mark. Il faut, à ce titre, sou­ligner l’audace et l’importance du choix allemand de renoncer au mark pour se rallier à une création radi­ca­lement nou­velle : l’euro.

  Quel esprit ori­ginal, sinon mar­ginal, peut pro­poser de s’éloi­gner d’un système aussi simple et aussi évident ? Sur­prise : bien loin de s’illustrer comme sin­gulier, Bernard Lietaer est un univer­sitaire clas­sique, pro­fesseur en finance inter­na­tionale en Europe et aux Etats-​​Unis. Il a fait car­rière à la banque cen­trale de Bel­gique, où il a été notamment res­pon­sable de la conception et de la mise en œuvre de l’ECU, le système de conver­gence qui a abouti à l’euro. Tech­no­crate de la banque, il fut formé dans un des moules les plus tra­di­tionnels du système, celui des banques centrales.

  Le message que Bernard Lietaer et Maigrit Kennedy enten­dent faire passer aujourd’hui est sur­prenant d’abord parce que son accep­tation suppose une révision dras­tique de cer­taines informa­tions que nous pre­nions pour des connais­sances acquises. La longue bataille poli­tique qui a conduit nos pays d’Europe à adopter une monnaie unique émise par une autorité cen­trale est beaucoup plus le signe d’une volonté cen­tra­li­sa­trice, d’un combat pour réduire voire sup­primer l’autonomie, et donc le pouvoir ou l’influence des princes, c’est-à-dire des régions, que la tra­duction d’une modernité ou d’une meilleure effi­cacité.   Beaucoup d’entités poli­tiques ont vécu long­temps avec un système moné­taire dual.

  Ainsi l’Ancien Régime français, du haut Moyen-​​Âge aux XVe et XVIe siècles a vu pendant plus de cinq cents ans la monnaie royale cen­trale, faite le plus souvent de pièces d’or et d’argent, com­plétée par des mon­naies locales et régio­nales. Celles-​​ci étaient souvent pro­duites en métaux semi-​​précieux comme le bronze, le cuivre, le plomb ou le fer. Par exemple, les méreaux, qui étaient uti­lisés pour beaucoup de paie­ments cou­rants étaient émis par des villes, des abbayes, des orga­ni­sa­tions cari­ta­tives locales ou par la noblesse pro­vin­ciale. D’une toute autre manière, la Confé­dé­ration hel­vé­tique a vu naître en 1934 une coopé­rative dési­reuse d’intensifier et de faci­liter les contacts et les tran­sac­tions entre petites et moyennes entre­prises. Elle a émis une monnaie de compte, le WIR, l’équi­valent d’un franc suisse. En soixante-​​dix ans, le volume annuel des WIR en cir­cu­lation a atteint 1 700 mil­lions de francs suisses, ce qui est petit mais cer­tai­nement pas négli­geable. Un expert financier amé­ricain a démontré que le WIR contribue signi­fi­ca­ti­vement à la notoire sta­bilité écono­mique suisse : il survit, sans plus, lorsque l’économie hel­vé­tique est en crois­sance nette, mais prospère et se déve­loppe lorsque l’économie nationale ou globale stagne ou régresse ce qui lui confère une fonction de refuge incon­tes­table. Bref, il ren­force spon­ta­nément le travail des banques cen­trales ! Vous décou­vrirez bien d’autres mon­naies de ce type à la lecture de ce livre.

  Le pouvoir moné­taire prend dans nos économies contempo­raines une impor­tance telle qu’il a réussi à imposer une vision poli­ti­quement cor­recte de sa nature et de son his­toire. Dans cette vision conven­tion­nelle, la monnaie est un ensemble de signes per­mettant de pro­céder à l’échange, ayant une défi­nition unique pour un ter­ri­toire donné et portant signature de l’autorité cen­trale de ce ter­ri­toire. Cette monnaie est consi­dérée comme neutre, c’est-à-dire sans influence sur la nature et la valeur des échanges qu’elle permet. Pour l’essentiel tout cela est faux ! Les sys­tèmes moné­taires mul­tiples, ou au moins duaux, semblent avoir été au cours de l’histoire au moins aussi fré­quents que les sys­tèmes à monnaie unique. Toute monnaie est en constante variation. Lorsque des sys­tèmes d’unités moné­taires dif­fé­rents coha­bitent, ils servent d’instruments à des échanges de pro­duits ou de ser­vices variés et ne rem­plissent abso­lument pas dans les mêmes condi­tions les fonc­tions de monnaie de compte et encore moins celles de réserve de valeur.

  Mais ici, l’essentiel est bien de per­cevoir que toute réfé­rence moné­taire a des vertus propres, et qu’en les mettant en évidence au lieu de les oublier, on peut les valo­riser et ainsi les dyna­miser. Il y a déjà, en ce début de XXIe siècle, une expé­rience très connue qui permet de percer ces mys­tères moné­taires oubliés et qui m’autorise à vous inter­peller, c’est le système des « miles » de fidélité accordés par les com­pa­gnies aériennes à leurs voya­geurs où chaque client dispose d’une réserve dans laquelle il peut puiser pour convertir ses miles en billet d’avion. Nous sommes indis­cu­ta­blement en pré­sence d’une monnaie, le fait qu’elle ne recouvre qu’un champ extrê­mement spé­cialisé n’y change rien, même si notre auteur ne s’y inté­resse que bien peu. Il reste qu’il y a là aujourd’hui une « réserve » de plu­sieurs mil­liers de mil­liards de kilo­mètres, dont l’usage se révèle être un énorme dopant pour le transport aérien.

  Plus subtils, même s’ils n’ont pas atteint une pareille dimen­sion et il s’en faut de beaucoup, sont les sys­tèmes moné­taires dont l’instrument d’échange est une unité de temps : « Je te fournis une heure d’aide en contre­partie de laquelle quelqu’un de notre com­munauté me fournira une heure d’aide. » Les types de savoirs rares ou en passe d’être oubliés peuvent se trouver reva­lo­risés de cette manière. Or, la remise en cir­cu­lation de savoirs inat­tendus se révèle être un moyen utile de lutter contre le sous-​​emploi.

  Bref le message de Bernard Lietaer est sur­prenant mais simple et clair. Le champ mondial de nos grandes mon­naies contempo­raines les conduit à cesser de valo­riser des res­sources ou des savoirs mar­gi­na­lisés par le vaste mou­vement de mon­dia­li­sation qui marque notre époque. Réveiller ces savoirs, reva­lo­riser ces res­sources est un moyen puissant d’améliorer le niveau local de l’emploi, d’intensifier le dyna­misme européen par la mise en œuvre d’un niveau régional actif, efficace et capable d’initiative. La création de mon­naies régio­nales peut être une forte contribu­tion dans ce sens. C’est d’ailleurs parce que les Alle­mands sont convaincus de ce rai­son­nement que depuis quelques années, se crée sur le ter­ri­toire de la Répu­blique fédérale, plu­sieurs dizaines de mon­naies régio­nales ou « regios ». L’affaire vaut bien d’être tentée plus lar­gement en Europe.

  Michel Rocard


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