dimanche, 20 mai 2012 |

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Michel Serres, sur les monnaies complémentaires

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Entretien entre Michel Polacco et Michel Serres sur France Info, le dimanche 11 juillet 2010, sur les mon­naies com­plé­men­taires. Ce plai­doyer de Michel Serres est enthou­siasmant mais il ne doit pas nous empêcher de relever quelques approxi­ma­tions et confu­sions. Comme vient de nous l’écrire Fran­çoise Lenoble, il fau­drait au moins « expliquer clai­rement les dif­fé­rences entre les SEL et les mon­naies locales com­plé­men­taires telles que nous les créons ». Chacun remar­quera aussi comment pour Michel Polacco ces tickets sont « petits », ces mon­naies sont « petites » et même « son » (sic) chômeur est « petit » ! Voici la pré­sen­tation de l’intervention de Michel Serres, pré­sen­tation qui se trouve sur le site de France Info : Loin de la spé­cu­lation, non cotées en bourse, les mon­naies com­plé­men­taires apportent aux plus démunis, hors des flux ou des cir­cuits de « l’argent ». Michel Serres en est un fervent par­tisan et il explique à Michel Polacco en quoi ces rares mon­naies, qui sont légales pré­sentent un véri­table intérêt.

LE VERBATIM

Bonsoir Michel Serres

Bonsoir

Nous connaissons les mon­naies : l’euro, la livre, autrefois le franc, la lire et les mon­naies de réfé­rence : le dollar, le yen. Nous connaissons le micro­crédit, qui par petites touches futées, permet d’aider au déve­lop­pement de popu­la­tions défa­vo­risées, mais que sont les mon­naies com­plé­men­taires dont les cana­diens, et quelques autres, sont les chantres ? S’agit-il de troc, alors Michel, soyez très clair, est-​​ce que c’est un moyen d’échange mar­ginal, ou un moyen d’avenir, est-​​ce que c’est une niche ? Quel est leur intérêt, et sont-​​elles d’ailleurs cotées ? Non, elles ne sont pas cotées, mais elles partent d’une idée très simple. En effet, c’est que nous nous scan­da­lisons, et souvent à juste titre, que l’argent issu de la spé­cu­lation soit des cen­taines de fois plus important que l’argent issu de l’économie réelle. Et nous en accusons le plus souvent, et à juste titre parfois, les 225 per­sonnes qui détiennent plus de biens que les 2 mil­liards et demi d’humains les plus pauvres. Et nous en accusons les spé­cu­la­teurs, la cor­ruption, l’inégalité, etc. Et je vou­drais poser une autre question qui est tout à fait inté­res­sante, je n’excuse pas les humains dans ces cas-​​là, mais je pose la question sui­vante : l’une des raisons de cette ini­quité, n’est-elle pas, ou ne vient-​​elle pas de l’argent lui-​​même ? Et la question c’est : est-​​ce qu’on pourrait essayer de réin­venter l’argent en sup­primant cer­tains de ces défauts ? C’est ce jus­tement ce que font les adeptes des mon­naies com­plé­men­taires et vous avez raison de dire qu’elles ont com­mencé plus ou moins au Canada, Van­couver et à Toronto, elles sont allées en Europe, elles ont com­mencé en Bavière en Alle­magne, en Ariège en France, elles sont répandues en Suisse, en Angle­terre, etc. En français nous les nommons SEL (système d’échange libre) et en Bavière il s’appelle chiem­gauer et fair­shares en anglais. Alors voici, j’en suis un militant enthou­siaste, et je vou­drais expliquer clai­rement ce dont il s’agit : Pre­miè­rement, elles ne sont pas illé­gales. C’est-à-dire les pou­voirs publics les admettent et par exemple, en Bavière, un chiem­gauer vaut un euro et cela s’échange, nor­ma­lement, contre la monnaie courante…..

… Moi j’ai le droit de fabriquer mes petits tickets, mes petites monnaies…

Non, bien sûr que non, c’est un contrat qui est fait entre plu­sieurs per­sonnes dont je vais parler. Mais elles ne figurent pas évidement sur le marché des changes inter­na­tional. Deuxiè­mement, et c’est le plus important, elles sont des mon­naies fon­dantes, c’est-à-dire qu’elles perdent leur valeur avec le temps ce qui oblige le détenteur bien sur d’accélérer ses échanges et de ne pas thé­sau­riser. Et du coup c’est un taux d’intérêt négatif, elles ne rap­portent pas, c’est un flux et non pas un stock, donc pas de spé­cu­lation pos­sible, et voici jus­tement la cri­tique qu’on faisait à la monnaie cou­rante. Troi­siè­mement, elle tourne loca­lement. Alors qui intéressent-​​elles ? Bien c’est très simple, par exemple un paysan qui ne peut écouler ses pro­duits à cause du prix pra­tiqué sur le marché mondial, on peut ima­giner un petit com­merçant qui est ruiné par la concur­rence des grandes sur­faces, on peut ima­giner tous les chô­meurs pos­sibles qui sont sans travail, pourquoi sans travail ? Parce que le marché du travail est effec­ti­vement inter­na­tional. Et du coup, elles sont des mon­naies qui tournent loca­lement entre ce petit paysan, ce petit chômeur et ce petit com­merçant, et ne dépassent pas le cadre assez étroit de leur cir­cu­lation, et cette cir­cu­lation locale permet des rela­tions de voi­sinage, d’entraide et des valeurs autres que les valeurs spé­cu­la­tives comme par exemple l’éducation, la santé, etc.

… Mais mon petit chômeur, il faut bien qu’il ait sa monnaie, qu’il la récupère… il faut bien qu’il la trouve ?

Oui, c’est cette monnaie là qui lui permet d’aller jus­tement chez le petit com­merçant qui a cette monnaie et qui prend ses pro­duits chez le petit paysan qui ne peut pas, etc. Vous voyez comment ça se met à cir­culer. Du coup, elles sont fondées sur une autre idée de la valeur. Et dans le cas par­ti­culier du SEL (système d’échange local) français dont j’ai parlé tout à l’heure, on échange essen­tiel­lement du temps, mais compte non tenu de l’exercice accompli pendant l’unité de temps. Je veux dire, par exemple, que je vais échanger une heure d’exercice avec vous, moi je sais réparer une moby­lette et vous, vous savez de la bio­chimie par exemple, donc on ne tient pas compte de la valeur de l’exercice posé dans le temps, on échange sim­plement de l’unité. On ne dit pas le temps c’est de l’argent, mais on dit la valeur c’est le temps de la vie, et c’est cela qu’on échange. Et du coup nul n’aurait idée évidement de thé­sau­riser du temps, on ne thé­saurise pas des minutes, des secondes…

… Vous pouvez posséder un temps de ma vie…

… on ne thé­saurise évidement pas le mètre ou le degré fah­renheit. Et du coup, si on regarde comment ça se passe pour le chiem­gauer en Bavière on s’aperçoit qu’entre 2007, 2007 et aujourd’hui 2010, le chiffre d’affaires du chiem­gauer a doublé tous les ans. Et du coup l’argument que je prenais en com­mençant, ce n’est peut-​​être la faute des hommes, c’est peut-​​être la faute des hommes, mais ce peut être la faute aussi de la carac­té­ris­tique de la monnaie. Alors du coup cette monnaie la, dont je suis un sec­tateur enthou­siaste, vraiment militant et dont je sou­haite vraiment qu’elle se répande, elle permet évidemment de vivre à des chô­meurs, à des paysans en question etc. Ca fait beaucoup de monde, ça fait peut être même 3 mil­liards d’humains sur la planète. Et du coup cette monnaie revient au troc ori­gi­naire, en assou­plissant le troc ori­gi­naire par une monnaie telle que nous l’avons connue, il y a des mil­liers d’années, au moment où on com­mençait la monnaie. C’est vraiment très enthou­siaste parce que c’est un re-​​départ et comme une re-​​naissance de l’économie locale. Alors, c’est quand même une niche parce que ce dont vous nous parlez ça se produit dans des petits milieux, comment faire pour lui donner une dimension qui fasse que ça change ? Surtout pas, parce que la dimension globale c’est celle pré­ci­sément qui a ruiné le petit paysan, le petit com­merçant, le chômeur, etc. Et donc cette cir­cu­lation locale, évidement c’est une cri­tique qu’on peut faire à cette loca­li­sation, mais elle permet des rap­ports humains réels qui n’ont plus lieu aujourd’hui, des rap­ports d’entraide et des rap­ports de voi­sinage. Peut-​​être très limitée quand même en quantité donc ? Oui, mais ça sauve les gens, c’est limité en quantité mais ça sauve les gens, c’est quand même sal­vateur, c’est pour ça que j’en suis un militant enthousiaste.


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