vendredi, 10 février 2012 |

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« On a tondu ma mère à la Libération »

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Sabine Bernède, jour­na­liste à « La Dépêche », m’a télé­phoné cette semaine, car elle voulait se faire une opinion de l’atmosphère qui règne au village depuis l’intervention de Pier­rette au monument aux morts. De notre entretien, il en est res­sorti que ce n’était pas la peine qu’elle vienne, mais que Pier­rette la join­drait par télé­phone. De leur conver­sation La jour­na­liste a fait paraître cet article paru ce Dimanche 6 Juin dans « La Dépêche du Midi ».

Franck Botteau

Des roses noires. Le 8 mai dernier, une femme a déposé une gerbe de fleurs devant le monument aux morts de Sainte-​​Croix-​​Volvestre en Ariège. Pier­rette Têtu voulait rap­peler que des femmes ont été tondues à la Libé­ration : « Elles n’étaient pas toutes des collaboratrices.On leur a infligé des humi­lia­tions corporelles ».

Le geste et les paroles de cette fémi­niste ont pro­voqué la colère parmi les anciens com­bat­tants. « Ils ont été blessés, et ce n’était pas le but de mon inter­vention », reconnaît cette Arié­geoise. Pier­rette Têtu ajoute : « On doit le respect aux anciens, mais on doit aussi la vérité his­to­rique aux jeunes ».

« Cet épisode de la Libé­ration a long­temps été un sujet tabou », remarque l’historien mon­tal­banais Max Lagar­rigue qui a publié une enquête dans la revue Arkheia.

En 2004, la fille d’une femme tondue est sortie de l’ombre. Elle avait des cheveux roux et des yeux bleus. Enfant, Suzanne Lar­dreau se faisait traiter de « fille de boche ». Née à Mon­tauban en 1942, elle a été élevée à la rude dans un orphe­linat de Tarn-​​et-​​ Garonne.

Devenue adulte, Suzanne Lar­dreau a entrepris des recherches : « Ma mère a été tondue à la Libé­ration, puis empri­sonnée. Elle n’avait que 16 ans lorsqu’elle m’a conçue, et elle n’avait cer­tai­nement pas couché avec un Allemand puisque Mon­tauban était en zone libre. Ma mère était jeune, elle avait faim. Elle avait peut-​​être tra­fiqué. Mais elle a été plus lour­dement condamnée que des mili­ciens qui avaient fait des saloperies ! »

Suzanne Lar­dreau est venue signer son livre, « Orgueilleuse » (Robert Laffont), à la librairie Deloche de Mon­tauban. Un film télévisé, « Tondue en 1944 », réalisé par Jean-​​Pierre Carlon, retrace l’histoire de sa mère.

Un autre his­torien de l’université Toulouse-​​Le-​​Mirail, Fabrice Virgili, a consacré une thèse aux femmes tondues. « L’image de la jeune fille tondue pour une his­toire d’amour avec un Allemand est un cliché. Bien sûr, cela a existé. Il y a eu aussi des dénon­cia­tions calom­nieuses, des ven­geances per­son­nelles. Mais la moitié des femmes tondues avait réel­lement tra­vaillé pour les Alle­mands. Cer­taines ont d’ailleurs été fusillées, d’autres empri­sonnées », indique Fabrice Virgili.

Comme les hommes qui avaient col­laboré avec les nazis, des femmes qui avaient trahi ont fini fusillées, une balle dans la tête. Mais on leur a aupa­ravant infligé des humi­lia­tions publiques. Ainsi, à Tou­louse, des femmes ont été pro­menées nues, une croix gammée des­sinée dans le dos.

« Vaincus en 1940, les hommes se sen­taient cou­pables de n’avoir pu pro­téger leur pays. À la Libé­ration, il a fallu recons­truire l’identité nationale. Les hommes ont retrouvé leur rôle. Les femmes ont obtenu le droit de vote. Le fait de tondre celles qui avaient col­laboré était une façon pour les hommes de montrer qu’ils gar­daient le pouvoir sur le corps des femmes », explique encore Fabrice Virgili.

Double peine pour les femmes. « C’était ignoble »

« A la Libé­ration de Tou­louse, le 19 août 1944, ou le len­demain, trois ou quatre femmes nues, une croix gammée des­sinée sur le corps, ont été pro­menées rue Alsace-​​Lorraine devant une foule en colère. Je tra­vaillais dans la police. On nous a pré­venus. Nous sommes allés chercher ces femmes. On les a arra­chées à la foule et on les a sauvées. C’était ignoble ». Marcel Granier, pré­sident du conseil dépar­te­mental de la Résis­tance en Haute-​​Garonne, raconte cet épisode peu glo­rieux de la Libération.

Le chiffre : 20 000 femmes > ont été tondues à la Libé­ration en France. C’est l’historien Fabrice Virgili qui l’affirme dans son livre « La France virile », édité chez Payot. Ce livre reprend l’essentiel de sa thèse sur les femmes tondues, thèse réa­lisée il y a une dizaine d’années à l’université de Toulouse-​​Le-​​Mirail sous la direction de l’historien Pierre Laborie.

Saint-Flour./ Recluse. A Saint-​​Flour, dans le Cantal, une femme tondue en 1944 a vécu recluse, cachée par son père puis l’un de ses frères, jusqu’à ce que le GIGN ne vienne la délivrer… en 1983. Esther Albuy ne sortait de la maison que la nuit, attachée. On l’a appelée la recluse de Saint-​​Flour. Cette femme avait soixante ans lorsque les forces de l’ordre l’ont arrachée au « taudis » dans lequel elle vivait. Elle a ensuite été internée dans un hôpital psychiatrique.


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