dimanche, 20 mai 2012 |

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Quand les monnaies ne sont pas vraiment du fric…

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Voici l’article que le journal Le Sar­ko­phage a demandé à Michel Lepesant et qui est paru dans l’édition de sep­tembre 2010.

Les mon­naies locales sont-​​elles la nou­velle mode de la mou­vance alter­native ? Est-​​ce un effet direct de la crise finan­cière mon­diale ? Des solu­tions locales pour un désordre global ? A moins que l’échec mou de la démarche des­cen­dante du SOL ait suscité des ten­ta­tives plus ascen­dantes ? De toutes façons, une monnaie, qu’elle soit « sociale », « com­plé­men­taire », « locale », est-​​ce que ça ne restera pas tou­jours seulement du « fric » ?

D’autres monnaies possibles – Imaginer

Beaucoup d’entre nous ont déjà entendu parler des sys­tèmes d’échange local (SEL) ; on y échange des ser­vices, des connais­sances, on y recycle des objets. Plus qu’un troc mul­ti­la­téral, un SEL est un système de crédit mutuel dans lequel la monnaie ne sert que d’unité de compte. Un « clou », un « galet » valent une unité de temps, par exemple une minute ; c’est ainsi qu’une heure de couture ou une jupe s’échangent contre une heure d’informatique. Un SEL est une monnaie parallèle à « logique citoyenne » ou d’économie sociale : c’est une monnaie « sociale ». Mais est-​​ce le cas pour toutes les mon­naies paral­lèles ? Pas du tout, c’est une « logique poli­tique » qui incitera une col­lec­tivité ter­ri­to­riale à émettre une monnaie pour redy­na­miser son économie. Dans le cas de bons d’achat à validité limitée ou des miles des com­pa­gnies aériennes, la logique est « lucrative ». Dans le cas de la carte à puce gra­tuite et plu­ri­an­nuelle M’ra ! , dif­fusée par le Conseil régional de Rhône-​​Alpes, la logique est « sec­to­rielle ». Malgré le tournis qui peut nous saisir devant cette pro­li­fé­ration des qua­li­fi­catifs attribués à ces mon­naies, comment ne pas déjà constater que s’enclenche un pro­cessus de déco­lo­ni­sation de notre ima­gi­naire moné­taire : en dehors des mon­naies natio­nales (ou supra-​​nationales) qui sont devenues des moyens de paiement géné­ralisé, il exis­terait donc d’autres mon­naies pos­sibles qui n’ont pas vocation à étendre leur validité à toutes les mar­chan­dises, à tous les ser­vices, sur tous les ter­ri­toires, pour tous les usages ? En dehors des SEL, pourrait-​​il exister des mon­naies paral­lèles à logique citoyenne qui fran­chi­raient le pas de l’émission moné­taire, avec des billets qui s’échangeraient sur des ter­ri­toires limités, pour des usages encadrés, dans des condi­tions démo­cra­ti­quement définies ? Peut-​​on aller jusqu’à ima­giner des mon­naies qui non seulement ren­dront ridicule leur thé­sau­ri­sation mais ramè­neront la monnaie à une simple fonction d’échange ?

Si « ima­giner » c’est fan­tasmer une rupture absolue, pure de toute com­pro­mission avec le monde réel­lement existant, alors il y a toutes les chances que tout espoir de trans­for­mation tourne au désespoir. Mais si « ima­giner » d’autres mondes pos­sibles, c’est savoir hériter des expé­ri­men­ta­tions passées alors la brèche entre passé et futur peut être comblée par des alter­na­tives concrètes.

D’autres monnaies réelles – Hériter

Car l’histoire est pleine d’exemples de mon­naies complémentaires(1) locales qui n’avaient pas in fine pour but de faire de l’argent : « leur exis­tence est attestée en Europe occi­dentale sur une période de plus de mille ans, de l’an 800 jusqu’à 1800 environ »(2). C’est le cas, par exemple, des « méreaux » qui étaient géné­ra­lement fabriqués en plomb, en zinc ou en cuivre et qui étaient émis par les auto­rités locales comme moyens d’échange dans la vie quo­ti­dienne et le com­merce à courte distance.

Plus près de nous, au début des années 1930, ce sont les expé­riences rapi­dement inter­dites du Wära dans la région de Schwa­nen­kirchen en Alle­magne ; celle du conseil muni­cipal de Wörgl (en Autriche) qui émet des « bons de pre­miers secours de Wörgl, cer­ti­ficat de travail en valeur » pour payer les ouvriers et les employés de la muni­ci­palité. En 1932 est mis en place en Suisse le WIR, système de paiement sans numé­raire qui existe tou­jours avec plus de 60 000 PME. En Alle­magne existe aujourd’hui le réseau REGIO qui regroupe 28 mon­naies régio­nales, la plus connue étant le Chiemgauer.

Et en France ? En 1932, une « mutuelle nationale d’échange » fait cir­culer pendant trois années le « Valor » au sein d’un réseau privé. En 1956, c’est l’expérience de Lignières-​​en-​​Berry, dans le Cher. Et actuel­lement ? Né du sémi­naire « Mon­naies Plu­rielles » organisé en 1999 par Trans­ver­sales Sciences&culture, il y a le projet européen du SOL (pour soli­daire) qui en est à sa qua­trième année d’expérimentation. Mais surtout depuis le 23 janvier 2010, les « abeilles » cir­culent à Vil­le­neuve sur Lot au sein d’un réseau d’une qua­ran­taine de « pres­ta­taires » : une ini­tiative citoyenne, autour de l’association « Agir pour le vivant » animée loca­lement par Fran­çoise Lenoble(3). D’autres projets – à Pézenas, à Aubenas – démarrent.

Fina­lement, on estime aujourd’hui qu’il existe dans le monde plus de 4000 expé­riences de mon­naies com­plé­men­taires locales, pour l’essentiel sur le modèle des SEL(4).

Des chantiers à construire – Faire

Des mon­naies com­plé­men­taires sont donc pos­sibles ; mais ouvrent-​​elles vers d’autres mondes possibles ?

Acceptons d’emblée de décevoir tous les adeptes de la sortie pure, immé­diate et défi­nitive, du capi­ta­lisme et du pro­duc­ti­visme, tous ceux-​​là qui, dotés d’une vision pro­phé­tique de la réalité, trient entre le bon grain de la rupture et l’ivraie de l’accompagnement : parce qu’une monnaie même locale, même démo­cra­ti­quement encadrée, même affectée en priorité à des besoins de soli­darité, c’est encore de la monnaie. Les projets de mon­naies com­plé­men­taires, et plus encore si ces mon­naies sont « adossées », c’est-à-dire conver­tibles en euros, sont des projets de tran­sition. En réalité, la question est juste de savoir si cette tran­sition qui, à la dif­fé­rence de la révo­lution, peut s’engager sans attendre, est celle d’un cercle ver­tueux ou non.

Car, les mon­naies com­plé­men­taires locales, même conver­tibles, ont quelques argu­ments à faire valoir. Disons tout de suite qu’il s’agit d’un « buisson »(5) d’arguments et pas du tout d’un inven­taire ordonné et hié­rar­chisé d’arguments, tous pointant vers l’objectif final.

Face au pro­cessus d’abstraction et de déma­té­ria­li­sation de la monnaie comme moyen de paiement uni­versel d’une économie mon­dia­lisée et finan­cia­risée, les mon­naies com­plé­men­taires opèrent une rema­té­ria­li­sation et une concré­ti­sation des échanges moné­taires. C’est évident dans le cas des SEL : « dans de nom­breux cas, les mon­naies com­plé­men­taires sont d’abord créées pour que les habi­tants d’un quartier se parlent », va même jusqu’à écrire Bernard Lietaer. Mais ça l’est aussi quand il s’agit d’une monnaie conver­tible puisqu’elle circule dans un péri­mètre défini par une charte asso­ciative ou coopé­rative, en créant ainsi un marché pri­vi­légié, défini par des pré­fé­rences col­lec­ti­vement dis­cutées. Des pro­duits et des ser­vices sont ainsi label­lisés et un com­merçant peut y voir son intérêt écono­mique, tout en restant dans le cadre des exi­gences éthiques et envi­ron­ne­men­tales de la charte.

La monnaie com­plé­men­taire est aussi un outil pri­vi­légié de relo­ca­li­sation. Dans le cas d’une monnaie « adossée », c’est-à-dire d’une monnaie qui est « achetée » par l’utilisateur au prix d’un euro l’unité, un fonds de garantie vient doubler l’encours qui circule. Au lieu d’alimenter les cir­cuits mon­diaux, ce fonds de garantie peut être placé dans une banque coopé­rative, ou être affecté à des projets de micro-​​financements : dans tous les cas, la « banque locale » qui émet la monnaie garde la maî­trise sur les usages. Cet objectif de relo­ca­li­sation peut être en par­ti­culier atteint par le méca­nisme de la fonte (ou oxy­dation) : à échéance fixée, la monnaie perd un pour­centage de sa valeur. Non seulement la portée anti-​​spéculation de cette option est évidente mais elle est un puissant mul­ti­pli­cateur de la cir­cu­lation de la monnaie puisque les pos­ses­seurs de la monnaie ont tout intérêt à ne pas la thé­sau­riser. Est ainsi encou­ragée une crois­sance des (bons) échanges encadrés par la charte, c’est-à-dire éthi­quement définis.

Peut-​​on ima­giner plu­sieurs façons d’obtenir de la monnaie com­plé­men­taire ? En l’achetant contre des euros, moyennant une « prime à l’entrée » qui peut être négative dans le cas d’un enga­gement militant ou positive pour inciter à son usage. Mais, et c’est l’ambition du projet à Romans, une deuxième entrée est pos­sible si l’on ne veut pas réserver la monnaie com­plé­men­taire à ceux qui ont les moyens de l’acheter : sur le modèle des Ithaca hours, une heure d’activité pourrait per­mettre d’obtenir des unités d’échanges : modeste remise en cause de la cen­tralité de la valeur du travail salarié au profit de l’activité choisie.

Cette entrée-​​là est-​​elle juri­di­quement pos­sible ? Comment ne pas l’assimiler à du « travail au noir » ? Comment étendre la sphère de l’autonomie sans mar­chan­diser des échanges qui pour­raient pro­venir du don/​contre-​​don ? Comment garantir les mon­tants ainsi affectés ? Autant de ques­tions qui sont d’abord débattues démo­cra­ti­quement au sein du groupe qui porte le projet. Et c’est là un nouvel atout en faveur de ce type d’initiative. Pre­miè­rement, il faut bien voir que le péri­mètre de la monnaie com­plé­men­taire s’intercalera entre la pure sphère écono­mique mar­chande et la sphère publique de l’économie sociale, créant ainsi un « espace public de proximité » au sein duquel la par­ti­ci­pation démo­cra­tique peut être effective : la démarche n’est plus alors celle de l’affrontement, pouvoir contre pouvoir, mais plutôt celle de la reprise de res­pon­sa­bilité, de l’empowerment. Deuxiè­mement, la mise en œuvre de ces projets encourage une réap­pro­priation de l’argent, en le remettant « à sa place », c’est-à-dire en réem­boîtant l’économique dans le poli­tique. De telles démarches favo­risent toutes les inno­va­tions en matière d’organisation des dis­cus­sions et des prises de décisions.

Enfin, la dimension de l’économie soli­daire peut être ren­forcée si, comme l’y incite for­tement Bernard Lietaer, une monnaie com­plé­men­taire se donne pour objectif de connecter des besoins insa­tis­faits avec des res­sources inuti­lisées. Par exemple, un res­tau­rateur ou un pro­prié­taire d’une salle de cinéma, plutôt que de laisser des places vides ou de les vendre au rabais, a tout intérêt à accepter d’être payé en monnaie com­plé­men­taire. Une muni­ci­palité pourrait s’emparer d’un tel projet citoyen et y col­la­borer en dis­tri­buant des « mon­naies affectées » à cer­taines prestations(6), pourquoi pas dans le cadre d’un revenu incon­di­tionnel attribué sous forme de dota­tions ou de gra­tuités admi­nis­trées localement.

Chacun peut ainsi voir que les options sont nom­breuses, que beaucoup dépendent de la densité démo­cra­tique du projet et qu’à partir de là, les variantes – tant dans les objectifs que dans les moyens – sont nom­breuses. C’est pourquoi, de toutes les expé­ri­men­ta­tions col­lec­tives tou­jours menacées d’être des « sys­tèmes d’enfermement local », les projets de mon­naies com­plé­men­taires « adossées » sont peut-​​être ceux qui ont le plus fort potentiel d’ouverture. Dans ces espaces publics de proximité ainsi ouverts, la question du sens de nos actes et des valeurs que nous y enga­geons peut être posée. Hors de tout dog­ma­tisme hautain et mora­li­sateur, les projets de mon­naies com­plé­men­taires construisent des « situa­tions » dans les­quelles sont favo­risées la dis­cussion plutôt que l’affrontement, la coopé­ration plutôt que la com­pé­tition, la bien­veillance plutôt que le chacun-​​pour-​​soi, la soli­darité plutôt que l’égoïsme, la trans­pa­rence plutôt que l’opacité, la démo­cratie générale plutôt que le laisser-​​faire, la décence plutôt que le mépris, etc. Manières de faire d’autres mondes, dans « la mesure des pos­sibles ». Main­tenant, attention pour le groupe porteur d’un tel projet à ne pas chercher à courir tous ces lièvres à la fois, dans une course éperdue au « tout ou rien » : suf­fi­samment dis­cuter pour choisir et ordonner ses prio­rités. La crise est globale ; des solu­tions devront être locales et diversifiées.

Michel Lepesant, objecteur de croissance localisé à Romans sur Isère.

Les notes 1. Une monnaie est dite « com­plé­men­taire » quand elle existe en com­plément d’une monnaie nationale ou supra-​​nationale.

2. Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, Mon­naies régio­nales, aux éditions Charles Leopold Mayer, 2008, chapitre3.

3. Bernard Lietaer et Margrit Kennedy, Mon­naies régio­nales, aux éditions Charles Leopold Mayer, 2008, chapitre3.

4. http://www.complementarycurrency.or…

5. C’est là l’un des efforts idéo­lo­giques les plus impor­tants que l’on peut demander aujourd’hui à la gauche anti-​​productiviste de faire si elle veut « changer de para­digme » ; rompre avec une vision téléo­lo­gique de l’histoire sans pour autant y devenir insen­sible. Pour cela, l’image d’une « évolution buis­son­nante » pro­posée par Stephen J. Gould méri­terait d’être davantage considérée.

6. Jean Zin, Les mon­naies locales : un outil pour la relo­ca­li­sation de l’économie, http://​grit​-trans​ver​sales​.org/​artic…


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